• Camille Giraudo

Entrée en Iran: « ESFAHAN NEST-E-JAHAN ! »






->Changement de Pays, changement d'avis.

La frontière entre la Turquie et l'Iran est impressionnante, surtout pour un Européen qui n'est plus habitué à ces passages surprotégés et austères. Elle est Située en vue du Mont Ararat, un sommet stratégique de plus de 5000m entre l'Arménie, la Turquie, l'Azerbaïdjan et l'Iran, où dit-on Noé aurait échoué avec son Arche à la fin du Déluge.




Je la rejoins en minibus en traversant les plaines kurdes ponctuées de checks-points militaires ( où ma carte d'étudiant suffit en outre à montrer patte blanche). Une première guérite marque le début d'un corridor de plusieurs kilomètres que l'on doit traverser en partie à pieds, sous le caniard.

La visite d'un premier bureau, coté turc, où des douaniers désinvoltes et mal rasés maltraitent mon pauvre passeport, font quelques messes basses entre eux en ricanant méchamment puis me le rendent sans même me jeter un regard...ciao. Je m'approche alors d'une grille roulante immense d'au moins 30 mètres de large, passe pour me retrouver coincé par une deuxième grille, iranienne celle-là, au milieu d'un No Man's Land large comme un homme. Je tend mon document à travers les barreaux, on m'abandonne le temps d'un contrôle d'une dizaine de minutes, puis on m'ouvre finalement la porte, tout-contre, juste le temps de passer...Welcome in Iran, Khomeiny et Khameiny vous y attendent du haut de leurs portraits géants. Salam.

Ce dispositif parait très sûr, et se veut rassurant pour l'Union Européenne qui, en cas d'adhésion de la Turquie, aurait cette ligne comme frontière avec le Moyen-Orient. Ce n'est pas ce qu'en disent les clandestins chinois rencontrés dans une guesthouse sordide de Téhéran, qui la franchissent avec les passeurs d'armes et de carburant sur les pentes de l'Ararat...Un vol jusqu'à Dubaï, un rafiot à travers la Detroit d'Ormuz puis un fourgon jusqu'à Téhéran, un sac à dos, un bon guide kurde, une camionnette jusqu'à Izmir en Turquie et 3000 euros par personne + une bonne bouteille de Raki pour soudoyer le garde frontière Grec...voici l'UE, Huan Ying! Mei Wenti...les chassés-croisés des vacances réservent de drôles de surprises.




L'Iran n'étant pas vraiment un pays touristique, très peu de choses sont prévues à cet effet, et je me suis senti tout de même assez impressionné et perdu pendant les premiers jours. Les hôtels sont souvent très décevants...à mon arrivée à l'Hôtel Delgosha de Tabriz, pourtant le premier sur la liste des adresses recommandées par le Lonely Planet, le premier mot d'accueil aura tout de même été " Yes, What's the problem?".

Le soir, après une longue journée passée à flâner dans le Bazar millénaire, je pose mon sac sur le lit puis je remarque à la lumière blafarde du néon un insecte qui évolue tranquillement sur la taie d'oreiller. Je m'approche, en bon ami des bêtes, curieux de savoir de quelle espèce il s'agit...Rien de moins qu'une énorme puce de corps toute gonflée, telle une coccinelle, du sang du dernier locataire...se demandant ce que le ptit nouveau pouvait bien encore faire dehors à 11h passées.

Et c'était sûrement l'état d'esprit de ses copines qui avaient, elles, choisi le drap du dessous, se disant que de toutes les parties c'est l'aine qu'elle préféraient...j'allais montrer ma prise a la réception, à même la taie grouillante, faisais mon sac dans la foulée et obtenais avec force regards déterminés le remboursement de ma nuit payée d'avance...puis partais vers un autre hôtel, me grattant psychologiquement rien qu'en pensant à ce à quoi je venais d'échapper...

Mon premier jour à Téhéran me parait un enfer. La ville est asphyxiante, le trafic terrible, la traversée de la chaussée une tentative de suicide. L'architecture est laide, les façades lépreuses et encore une fois l'adresse du guide est décevante voire pire. Le lendemain, c'est désespéré par cette ville que je rejoins Ghazal, l'amie de mon cher ami Erwan D'Orgeval ( merci Erwan) à la station de métro Saadi.



Nous allons déjeuner au Café Naderi à l'ambiance feutrée des années 30, au service attentionné et à la vaisselle raffinée. c'est ici au cœur de ce qui fut le centre branché de Téhéran, que se réunissait l'Intelligentsia, où les écrivains et les poètes venaient boire un vrai café et se restaurer de cuisine française, tout en écoutant des vinyles de jazz en fumant des cigarillos café-crème. On nous sert de longues croquettes panées en forme de carotte, fourrées au poulet et à la sauce aux champignons de Paris, ainsi qu'une salade mixte sauce blanche à l'aneth. De nos jours pas d'alcool, en Iran c'est prison, rééducation et 80 coups de fouet.

Des amies de ghazal nous rejoignent et je leur dit ma déception de Téhéran...En leur racontant les endroits que j'ai visite elles rient: le centre de vie s'est déplacé depuis bien longtemps au nord de la ville, dans les hauteurs, où l'air est meilleur et où la bourgeoisie s'est réfugiée...laissant le reste des 12 millions de citadins dans le centre et le sud poussiéreux et irrespirable...nette fracture sociale et géographique, rien à nous envier. Aux magasins de pièces détachées automobiles se substituent les échoppes cossues, les enseignes de glaces à l'américaine, les rues encombrées font place à de larges boulevards ombragés, on peut alors flâner au parc Mellat, ou au Palais Niavaran, l'ancienne demeure des Shah d'Iran, boire un thé sous les pins parasols en contemplant l'architecture persane. Il devait faire bon vivre au temps des fastes du Harem...

Nous allons ensuite dîner dans un resto français dans un centre commercial branchouille, où se pavane la jeunesse dorée iranienne. Quel changement par rapport à ce que j'ai vu auparavant en Iran! Les filles portent jeans et tuniques moulants, les foulards multicolores fixés en équilibre sur l'arrière de la chevelure, les yeux aguicheurs sous des couches de produits L'Oréal. Le jeudi soir, veille de week-end en République Islamique d'Iran, ce sont des dizaines de milliers de jeunes qui sortent, paradent en voiture, les garçons les cheveux en l'air à la Sangoku...on sent dans l'air la tension de la drague, du paraître, de l'avoir.

D'ailleurs les soirées entre jeunes gens de bonnes familles se passent dans les grands appartements du nord, que les parents laissent le temps de la fête...c'est la bien à l'abris des regards des Mollahs, que tout se passe: ptits hauts, cheveux lâchés, les garçons boivent de l'alcool et fument des pétards, les couples se font sur de la Deep house, et ça y va...comme chez nous quoi!

Aujourd'hui à Esfahan, Nest-e-jahan.. voire Esfahan c'est voir la moitié du monde...ça, c'est fait...




à bientôt sur les routes du Désert du Lout...

Khoda Hafez,

Camille.

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