• Camille Giraudo

Toujours plus à l'est: Tabriz, Téhéran, Esfahan, Yazd ...

Mis à jour : avr. 9


Jeune et fier kurde à la frontière turco-iranienne ( Dogubayazit).


WRITTEN FROM NORTHERN AREAS, PAKISTAN

Arrivé à Gilgit, au pied des montagnes géantes du Karakoram à 300 km de la frontière chinoise, je prend enfin le temps de continuer ma correspondance: depuis l'Iran les distances m'ont donné un peu le tournis et les expériences fortes se sont enchaînées me laissant peu de répit.



Jeune iranienne et son petit frère, Tabriz, Iran, 2005.

A l'est de l'Iran se trouvent plusieurs vieilles cités dont la présence humaine a été sans interruption depuis plus de trois mille ans, des villes en plein désert, enroulées sur elles-mêmes dans des dédales de ruelles dont les murs des maisons, en torchis épais, protègent de la chaleur...50 degrés à l'ombre en cette saison. Yazd demeure ainsi intacte depuis les origines, sa vieille ville étant inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.



Le pont Khadjou (en persan : پل خواجو, Pol-e Xwâju), pont remarquable de la ville d'Ispahan, sous lequel les hommes chantent des poèmes.


Ses fondateurs ont inventé l'air conditionné, en construisant ces drôles de tours captant l'air du désert pour le refroidir dans une colonne intérieure en spirale de glaise qui rejoignait les chambres...ils ont creusé un réseau permettant d'accéder à l'eau de la nappe phréatique dans toute la ville, chaque grande maison ayant son propre escalier sous-terrain qui descend à pic sur 25 mètres et qui débouche sur une pièce où l'on peut laver le linge, puiser l'eau, se mettre au frais.



Eglise Vank d'Ispahan



Le gardien des clés de l'église Vank, Ispahan.

Rien n’a changé et les vieux métiers sont encore dans le Bazar, les forges, les boulangeries traditionnelles où le pain est cuit dans une grosse bouche en terre cuite alimentée par le bas de fagots de bois parfumé, un peu plus loin les aiguiseurs de couteaux et les bouchers caprins et cette odeur de sang frais qui donne le vertige.


C'est l'Orient profond, deux silhouettes de tchador noirs au soleil, ombres et lumières des arcades de terre ocre, odeur des épices. Les gens sortent la nuit, tout s'éveille alors; Les habitants profitent de la fraîcheur et sortent en famille, mangent une glace dans la rue, font leurs courses, vont à la Mosquée offrir une prière au Très Haut.


Loin de la fureur de Téhéran, la vie ici semble douce et la rigueur du climat a donné aux gens de Yazd , génération après génération, un sens authentique de l'hospitalité, on s'y sent bien, j'y passé quatre très bons jours.



Rencontres à Tabriz, Iran, 2005.


Une dernière étape d'une journée à Kermân chez des amis rencontrés à Esfahan, où je découvre la cuisine originaire de Bandar-e-Abbas ( Ormuz) - poissons, herbes fraîches et parfumées, sauces délicieuses, citronnade-, on me parle d'Ali sur un tapis persan, je fume un narguilé, toutes les attentions sont pour moi, sucreries, jus de fruits, dattes, glaces, curiosité des enfants.

Le petit chouchou remonte dans son autobus gras comme un loukoum direction la frontière pakistanaise. 5 h du matin soleil levant droit devant, j'arrive à Taftan, où j'attend l'ouverture du poste avec une colonie de pèlerins du Pendjab... et ça piaffe...

Paysans kurdes en Turquie, photo prise depuis l'avant de l'autobus dans lequel je me trouve pour gagner la frontière iranienne.



La frontière est assez anarchique, c'est à celui qui jouera le plus du coude qui aura son tampon le premier...j'ai assez vite compris les règles du jeu et je me retrouve peu après à l'arrière d'un pick-up direction le premier hameau pakistanais où je prendrai mon bus pour Quetta, capitale du Balochistan ( une des six provinces de la République islamique du Pakistan). Mettez une centaine de pakistanais de tous horizons, Balouchs, Pathans, Pendjabis, Iraniens, dans une carcasse de bus avec des guirlandes de noël électriques, posez cette carcasse sur 4 marteaux piqueurs, permettez le tabac, l'opium, mettez la musique religieuse islamique de votre choix à fond, deux pauses pour la prière...et restez-y 12 heures...voici à peu près mon expérience de la traversée du Balochistan...il faisait tellement chaud que mon briquet a explosé dans mon sac à dos.


Contrées désertiques, pas d'eau courante, pas d'ombre, visages brûlés, insolation mentale.

L'arrivée à Quetta à 1 heure du mat...je suis complètement hagard, je rejoins le groupe des conducteurs de Rickshaw pour qu'un d'entre eux me conduise à l'Hôtel...un grand gaillard barbu sosie parfait de Oussama me fait un grand sourire...il me parait tellement sympathique que je m'empresse de lui serrer la main...merde alors quel voyage.


Le lendemain je passe de mon lit au sous-continent indien. Rickshaws hurlants, grands afghans, produits de contrebande, gardiens en fusil a pompe devant les banques, et cet accent quand ils parlent anglais! Je me fais des copains étudiants avec qui je passe deux jours à découvrir, à questionner, à me balader, très intéressant.

28 h de trains à travers tout le Pakistan et j'arrive à Lahore, capitale culturelle du Pakistan, à quelques dizaines de km de la frontière indienne et plus loin Amritsar. Triste ville en fait, si pauvre, avec les couleurs et la joie indienne en moins, un vrai cauchemar urbain. Quand un automobiliste renverse un motocycliste, il ne s'arrête, ne sourcille même pas: Inch'allah veut aussi dire a contrario que si tu t'es planté, c'est que Dieu l'avait écrit...chacun sa merde.




Nous avons la chance de participer grâce au propriétaire de la guesthouse, à un festival religieux Soufi dans la campagne à 40 km de Lahore. En l'honneur de l'anniversaire d' Ali ( le gendre de Mohammed), à coté d'un mausolée vieux de 900 ans planté d'arbres ancestraux et abritant la dépouille d'un Imam venu de Boukhara, nous assistons à cette procession de milliers de fidèles. Lumières, musique traditionnelle, même quelques salves de Kalachnikov...rien n'est trop beau pour Ali.


La transe des gypsies, la ferveur religieuse, tout y est et c'est très impressionnant.

Qu'est ce que le soufisme? Pour reprendre les mots de Sir Martin Lings, conservateur des manuscrits au British Museum et professeur à l'Université du Caire:

" Fais-moi entrer, Ô Seigneur, dans les profondeurs de l'Océan de ton unité infinie". Tels étaient les mots par lesquels débutait une prière qu'avait coutume de dire le grand soufi andalou Ibn' Arabi. Dans leurs traités, les soufis ont toujours fait mention répétée de cet Océan qui est aussi le symbole du Terme vers lequel leur chemin les conduisait.

En réponse à la question " qu'est-ce que le soufisme?", nous commencerons par dire ceci: de temps à autre, une Révélation 'flue" comme une grande vague venant de l'Océan d'infinitude vers les rives de notre Monde fini; et le soufisme est la vocation, la discipline et la science permettant de se plonger dans le reflux de l'une de ces vagues et d'être ramené avec elle à sa source éternelle et infinie.

salaam,

Camille.

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